Erwin TRUM

1928 - 2001



CONTEMPLATIONS

Que veut dire être peintre ?

Erwin TRUM - 27 mai 1997 - Mine plomb - 50cm x 45cm Que veut dire le réel et peindre la réalité aujourd’hui ? Pour ma part, je me trouve aussi incapable et ridiculement impuissant de peindre un objet, de me fixer sur un motif seul. Regarder un paysage, des objets familiers, un visage, le ciel et les nuages, jamais je ne peux les isoler de leur passé, de leur présent, de leur histoire et du destin inconnu qui leur est réservé. Jamais en admirant les paysages les plus beaux, les objets les plus précieux, les visages les plus aimés je ne peux les isoler du reste du monde, la famine, la misère et les massacres les plus anonymes qui n’auront jamais les honneurs des journaux et qui sont inscrit dans le non-dit. C’est pour cela que je n’aurais jamais la force hypocrite de peindre la joie ou les larmes, manier le pinceau en calligraphe de la révolte ou d’humaniste élègiaque, mais par simple constat d’être encore vivant.

Erwin TRUM
08-II-94

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Erwin TRUM - 1996 - Mine plomb - 30cm x 42cm

Quand j’avais 5 ans,

J’ai vu Hitler défiler devant ma fenêtre. S'il avait gagné la guerre, j’aurai sans doute fini mes jours dans un camp de concentration. Question : sur le mirador ou dans le four d’extermination ? Plus de 40 ans après, je ne suis pas sûr de ce qui me réconforte le plus dans mon humanisme d’un éventuel bourreau.

Erwin TRUM
11-V-88

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Erwin TRUM - 16 mars 1986 - Tempera sur bois - 110cm x 130cm Le démon de Maxwell.

Les signes cabalistiques et les formules de la physique sont les symboles d’une réalité complexe, d’un monde chiffré. Ces abréviations exerçaient sur moi, adolescent, une force d’attraction magique, d’autant plus qu’en physique, au lycée, je voyais se profiler une fin lamentable.
Présomptueusement, je plaçai mon dernier espoir, pendant les vacances de 1944, dans le livre de physique de mon père, qui de surcroît, était destiné aux écoles techniques supérieures, mais, que faire d’autre ? Cinq années de guerre… L’axiomatique de Newton me parut tellement évidente que je sautai aussitôt plusieurs chapitres et tombai, entre l’optique et l’électricité, sur un paragraphe où la théorie de Maxwell sur la lumière comme phénomène à la fois ondulatoire et corpusculaire, donna le coup de grâce à ma candeur. Que signifie le photon, une particule qui est partout, et du coup nulle part, dans l’espace temps, et qui manifeste son existence simultanément par la présence en un point et par une distance ? J’essayais de me mettre à la place de cette particule, de m’imaginer photon, existant dans la durée, mais sans substance. L’arrivée de l’Armée Rouge me délivra bientôt de mes soucis ontologiques. Durant ces mêmes vacances, je lis encore Faust-I, trébuchai à travers La Généalogie de la morale de Nietzsche, dévorai L’Antéchrist ; pourtant, comme un virus, le démon de Maxwell s’était insinué en moi.

Erwin TRUM

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Erwin TRUM - 13 décembre 1983 - Tempera sur papier - 14cm x 13cm Dans ma jeunesse,

Le fait de n’être rien et de ne rien devenir, me paraissait plus facile à supporter que l’oppressante perspective de devenir, par pression pédagogique ou sociale, ou par simple envie de réussite, quelqu’un ou même « quelque chose » ; je ne voulais pas vivre dans le perpétuel besoin de fourrer un sens dans les choses qui n’en n’ont pas.
Peindre pour écarter toute pensée…

Erwin TRUM

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Erwin TRUM - 1996 - Technique mixte - 38cm x 60cm Quel ingénu

Se couperait-il encore aujourd’hui l’oreille pour une prostituée ?
Van Gogh se serait-il coupé l’oreille s’il portait des lunettes ?
Napoléon serait-il allé jusqu'à Moscou s’il avait des cors au pied ?
C’est avec des questions aussi stupides que je me suis procuré les ennemis les plus durables.


Erwin TRUM

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Erwin TRUM - 24 avril 1995 - Mine de plomb - 32cm x 50cm

Depuis que je ne crois plus en dieu,
Je le soupçonne des pires caprices, comme une maîtresse délaissée. Je renifle sa présence dans la nuit obscure comme celle d’un cambrioleur qui rôde et qui s’introduit dans ma chambre pour me voler sans laisser de traces.
Je dormirais avec un fusil dans mes yeux.

Erwin TRUM
08-II-94

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Une voix jadis.

Erwin TRUM - 27 novembre 1991 - Technique mixte - 50cm x 66cm A Munich, nous habitions un modeste appartement mansardé avec cuisine, rue Nymphenburg, n°27, pour 50 Reichsmark par mois. C'était beaucoup d'argent comme je l'entendais dire constamment. Mon père était maréchal des logis dans l'armée d'armistice. Quand il rentrait de manœuvre, il sentait le fumier de cheval et la poudre. Le dimanche souvent, il bricolait, ressemelant des chaussures ou coupant des vêtements pour ma mère. Un jour, il installa sur le buffet un appareil avec un grand cornet, un aimant en fer à cheval et une lampe scintillante, tourna des boutons, se démena puis se tourna fièrement vers ma mère. C'était un poste de radio; et voilà la station de Munich. Sortant de ce grand cornet en carton posé sur le buffet de la cuisine, j'entendis pour la première fois des noms de chanteurs comme Benjamino Gigli, Erna Sack ou Léo Slezak. Une voix féminine dont le son, comme venu d'un infini lointain et en même temps chaude et profonde, m'enveloppa; cette voix, ce nom, je n'ai pas pu les retrouver; je les ai entendus une fois et plus jamais; c'était le grand air d'Orphée et Eurydice de Gluck. Plus tard, quand les chaînes stéréo devinrent accessibles à mes moyens, j'achetais des coffrets de disques espérant entendre à nouveau cette voix: "Ah, je t'ai perdu". La seule voix qui s'approchât pour moi de cette voix à jamais inconnue, était celle de Kathleen Ferrier dans la rhapsodie pour choeur et orchestre de Brahms, sur des vers de Goethe: "L'herbe se redresse à nouveau". Grave et charnelle, cette voix sortie des profondeurs du ventre utérin, est associée pour toujours à la mort d'Orphée.
Les mots sont tumulte et fumée; la voix c'est le diaphragme de l'âme.

Erwin TRUM

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Erwin TRUM - 11 mars 1997 - Mine de plomb - 64cm x 50cm Il faudrait casser le miroir.

Il faudrait casser le miroir pour ne plus voir ma tronche. Ma tronche qui regarde ma tronche qui regarde ma tronche et qui ne bouge pas. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Et comment être sur que cette tronche qui me regarde est bien la mienne ? Dois-je appeler un voisin au secours ? Inutile. Les musées sont pleins à craquer d’autoportraits de toutes sortes. Mais qu’est-ce qu’ils me disent sur les propriétaires de ces visages ? Rien ! Absent pourtant là quand même. Donc si cette tronche est bien la mienne rien ne prouve qu’elle est à moi-même. En tout cas cela mérite une réflexion.

Erwin TRUM

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L’ABSOLU ?

Erwin TRUM - 1995 - Technique mixte - 64cm x 50cm Chacun se débrouille avec les orgasmes qui lui arrivent d’avoir, tout en suspectant et en jalousant ceux des autres, faute de ne pouvoir les concevoir.
Entre les deux attitudes, le champ est vaste pour laisser la place à toute une littérature. Avec cette frustration de courir après un absolu aussi aléatoire, parce qu’incertain, on arrive même de temps en temps à bricoler une bonne peinture. Encore ne faut-il pas trop la surestimer. Plutôt est-ce juste une bonne raison d’en commencer une autre, juste pour rigoler. Il n’est jamais trop tard pour constater qu’on s’est trompé sur tout et sur soi-même.

Erwin TRUM
08-II-94

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LA BANALITE
C’EST MON MINIMALISME A MOI.

Erwin TRUM
19-VIII-88

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La tristesse durera toujours.

Erwin TRUM - 15 décembre 1983 - Tempera sur papier - 15cm x 20cm Écrivit Van GOGH avant de se donner la mort. Quelle tristesse ? Je crois que ces moments de flottements de l’esprit avant de se ressaisir ou de se fondre dans les abîmes du néant, cette conscience de l’impossibilité de « le dire », je crois que ces flottements de l’esprit guettent un jour ou l’autre tous les peintres. Mais tous ces flottements ne conduisent pas toujours au suicide physique, il y’a d’autres formes plus subtiles, pernicieuses, banales, qui conduisent vers des académismes et mimétismes de toutes sortes, celles qui évitent les remises en causes, qui contournent la question de la finalité en art et se contentent d’une notoriété officiellement acquise ou autoproclamée. Ainsi, en mettant la finalité et le sens de l’art entre parenthèse, en l’érigeant en tabou, on laisse le problème fondamental que l’exercice de l’art hors de propos soulève que la vie elle-même n’est qu’un non sens parmi d’autres.
La soi disant «fin de l’art», cette théorie contemporaine bien en vogue, n’en est que le meilleur exemple : elle n’a provoqué aucune fermeture des académies par caducité, elle n’a empêché aucun peintre de continuer comme avant dans son train-train quotidien. Au contraire, cette théorie est un vaste champ fertile pour des exégèses savants et universitaires, un passe temps comme un autre. La modernité depuis Van Gogh consiste simplement dans l’invention du suicide avec une balle à blanc.
Nous avons appris à vivre avec des yeux vides.

Erwin TRUM
13-IV-1994

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C’est une entreprise très hasardeuse

Erwin TRUM- 1993 - Technique mixte - 25cm x 33cm De s’exprimer dans un langage qui n’est pas le sien. En fait, les hasards de la vie sont ainsi que je ne sais plus ou est le mien. Peut être pour être plus compréhensible à tout le monde, j’ai choisi le langage de la peinture, des formes et des couleurs en guise d’esperanto. En allemand, il me manque les subtilités perdues au cours des années. En français les subtilités non encore acquises. Qu’importe, soit en peinture, soit en écriture, je ne puis faire que le constat d’une consternante aphasie. Les mots me manquent, je cours après les images. Je cours après les plus volatiles, mais je n’aime pas les papillons morts épinglés sous verres et je suis trop paresseux pour capter le vent, le courant d’air qui passe dans le creux d’une main. Je suis un feignant. En fait, il n’y a que le désir de rester stable qui se révèle à la longue être le plus déstabilisant. Je crois que cette calamité est peut être la seule réussite de ma vie.

Erwin TRUM
08-II-94

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Quand je regarde un homme, un visage ou un paysage…

Je vois l’homme, je vois le paysage. Mais je vois aussi 10 ans, 100 ans, 1000 ans d’histoire qui ont formé ces visages, ces paysages. Je vois les influences des confluences. Je vois l’homme comme les paysages dans une perception d’instant à l’échelle d’un temps géologique, de hasard de l’immuable.

Erwin TRUM
18-V-94

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Il y’a des fausses couches en histoire qui vous assurent une célébrité.

Erwin TRUM - 4 février 1997 - Mine de plomb - 64cm x 50cm La découverte puis le développement des lois de la perspective à partir de la renaissance, ont sonnés paradoxalement le tocsin de la connaissance. Dés lors, par nature, l’art ne peut avoir qu’un statut antiphilosophique. Car tout en matière de perspective se ramène au « point de vue », au point de départ librement choisi, donc aléatoire, mais « spéculatif ». Aussi bien philosophiquement qu’économiquement, nous trouvons là un phénomène d’investissement, d’une croyance, d’une « religion » sociale. Et d’une manière codifiable, mesurable, ceci confirmerait le soupçon qu’en matière d’esprit la pensée est marchandable, qu’elle a la valeur d’un cours de monnaie à la cotation du jour d’une bourse de devises projectionnistes. L’attitude antiphilosophique d’un peintre peut par là s’expliquer par une simple application des fondements de la géométrie plane, à une topologie de surfaces plus complexe qu’est notre triangularité de la vie. Mais cela aussi confirmerait le statut de l’artiste en tant qu’être convoité, car sans perspectives, dans l’acceptation de tous les sens du mot, il serait impossible d’édifier, politiquement ou spirituellement, un « régime ». Il est vrai aussi que l’absence d’un régime, une absence de perspective, peut être la dictature la plus féroce, parce qu’invisible. Ainsi notre siècle peut être le deuil - baptême d’un rêve de civilisation mort-née.

ET - 25-II-88

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AU COMBAT DES IDEES, JE PREFERE LE MARCHE AUX PUCES.
L’ENNUI COMME DISTRACTION.

Erwin TRUM

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Erwin TRUM - 26 mai 1997 - Mine de plomb - 50cm x 64cm

Quoi de plus consternant

Et désarçonnant quand quelqu’un vous dit son estime : Vous voilà promu tambour-major d’une escadrille de majorette. Les éloges ont toujours ce parfum suspect d’un bolchevisme rampant. Ils vous assimilent en grignotant sur votre individualité. Ils vous volent votre prise de distance. Il y’a des signes secrets de reconnaissance entre esclaves : L’insupportable révélation de la solitude, l’auto sublimation par personne interposée, toute une généalogie de la politesse.

Erwin TRUM

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Erwin TRUM - 1997 - Mine de plomb - 50cm x 64cm

Sens ou (et) non sens
Finalement qu’une variété infinie d’une comédie qui résume le trajet de nos calvaires.
Mathématiquement cela se résume dans l’élégance de la démonstration de la fonction d’une courbe, mais sur la base d’une droite, d’une ligne directrice qui occupe à elle seule l’espace d’une feuille tout en travers.

Erwin TRUM
20-IV-88

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Des fois on ouvre un livre au hasard d’une page et on tombe nez à nez sur ce que l’on vient d’écrire. Cela vous donne un air intelligent sur le moment, mais l’étonnement passé on se retrouve tout bête.

Erwin TRUM

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Je fais des peintures assez petites,

Parfois d’un format moyen. Je ne sais point si cette peinture tiendra le coup au moment ou tout le monde ne jure que par les grands formats. Si ma peinture tient le coup, ce ne sera pas à cause du format. Si elle tient, grand ou petit, le format n’y est pour rien.

Erwin TRUM
13-III-93

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Le chevalier, la mort et le diable.

Erwin TRUM - 9 décembre 1984 - Tempera sur papier - 31cm 21cm Exister, c'est avoir le regard crispé sur le passé; exister, c'est foncer devant soi avec des œillères, à l'aveuglette dans le maquis de l'impossible connaissance de la perte. Dieu te préserve de la nostalgie, Dieu te protège de la tristesse.
Mes premiers livres d'images étaient Les cahiers mensuels du club du livre allemand de mon père; sachant à peine lire, je ne pouvais que les feuilleter. Les images me fascinaient; certaines, je les contemplais, plein de questions muettes; d'autre m'attiraient sans cesse, éveillant en moi les frissons d'un sombre effroi. Il y avait Le chevalier, la mort et le diable de Dürer, il y avait la Lucrèce de Lucas Granach, avec sa dague sinueuse comme un serpent. Je m'imprégnais de ces images comme un buvard, mais ce qui me fascine quand je regarde une image, aujourd'hui encore, je ne saurais le dire.
Des années plus tard, j'entrais, anonyme parmi les anonymes, un simple numéro, dans la caserne de la Légion étrangère à Sidi-Bel-Abbes. Là, au dessus du portail était écrit, en grande lettres majuscules, la devise "MARCHE OU CREVE".
Ce que dans ma candeur, j'avais pris au début pour les derniers mots peut-être d'un adjudant ivre-mort, ou, par sorte de dérision militaire, pour une variante de l'inscription de la porte de l'Enfer de Dante, se révéla plus tard, toute gesticulation mise à part, comme la vérité sans fard de Dürer: rien ne vaut une larme, la vie est un présent aveugle, l'avenir est sans espoir, la vanité n'est que tristesse.

Erwin TRUM

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Chaque jour qui se lève est la solution d’un autre problème.
Chaque nuit qui tombe l’efface.
Mes draps sentent l’ail et ma peau transpire du vin.
Demain je viderai mon sac et je réclamerai mon dû au soleil.
Je lui volerai sa lune.

Erwin TRUM
20-I-88

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